DOOSIER SUR LA TENTATIVE DE PUTSCH AU NIGER : Farce ou réalité ?
29 mars 2017
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FN BAN

DOOSIER SUR LA TENTATIVE DE PUTSCH AU NIGER : Farce ou réalité ?

«Le Gouvernement vient de déjouer une tentative malheureuse de déstabilisation», dixit Mahamadou Issoufou. Le président de la république du Niger, candidat à sa propre succession pour les élections présidentielles de février 2016, a donc échappé à un coup d’état, selon ses propres dires.

Ce projet de putsch contre le régime en place, a été ourdi il y a plus d’un mois, a appuyé deux jours plus tard, le ministre de l’intérieur lors d’une conférence de presse, selon qui d’ailleurs, les putschistes avaient convenu initialement d’entrer en action à la date du 18 décembre 2015 au retour du Président de Maradi pour le défilé militaire dans le cadre du 57ème anniversaire de la république. Pour d’autres raisons, ils ont décidé de ramener leur plan à la veille, c'est-à-dire le 17 décembre, a-t-il ajouté. Cette affaire est plus qu’un mystère pour les autres, car beaucoup se demandent comment justifier un putsch en cette veille des élections ? Mais c’est sans compter avec le climat politique très exécrable depuis janvier 2015, entre l’opposition politique et le régime de Mahamadou Issoufou. Voilà plus d’une année qu’une classe politique aux abois et très peu ingénieuse, prête le flanc à une intervention armée.


Comment tout le topo a été su. . .


Le topo a été su au soir de l’arrivée du président de la république de la cérémonie d’investiture du président guinéen, lorsque le colonel Boulama, chef d’état-major de l’armée de l’air, commandant de bord de l’avion présidentiel, remarqua curieusement un hélicoptère, dont on disait être en panne, en position de décollage. C’est ainsi qu’il demanda si l’appareil a finalement été réparé. A sa surprise générale, il va s’entendre dire, à travers un des agents de maintenances, un sous-officier de l’armée de l’air, qu’aucun des hélicoptères n’est en panne durant tout ce temps. Cherchant à comprendre ce qui s’y tramait, le colonel Boulama va s’adresser directement au patron de la base aérienne, Idi Abdou Dan Haoua. Selon nos sources, ce dernier est passé par des faux-fuyants sans rien dire à propos de l’appareil qui était visible sur le tarmac, alors même qu’il était annoncé être en panne. Cette apostrophe aurait même donné lieu à une dispute entre les deux hommes, indique-t-on. Pourquoi, le lieutenant colonel Dan Haoua n’a pas voulu répondre à son chef hiérarchique ?


Le colonel Boulama a vite compris par la suite que quelque chose était en train d’être conspiré à partir de cette base aérienne. C’est vrai qu’à un moment donné, c’est-à-dire avant cette scène insolite, certains avaient laissé croire que le courant ne passait pas bien entre les deux responsables militaires. La gestion de nombreuses affaires juteuses pour le compte de l’unité aérienne serait-elle à l’origine. L’un dans l’autre, le colonel Boulama était resté intraitable à propos de ce que ses yeux lui ont montré cette semaine là à l’escadrille. Il va ainsi de manière illico presto rendre compte à qui de droit.


Des éléments d’information en possession du chef de l’Etat, qu’il aurait reçus en personne d’autres sources depuis près d’un mois et la scène insolite observée à l’escadrille, vont conforter la thèse de projet de coup d’état. C’est ainsi que des éléments de la garde présidentielle vont être dépêchés très tôt dans la matinée du mercredi 16 décembre au niveau de la base aérienne pour faire échec à la manœuvre. Selon une autre source digne de foi, une fois sur place, des éléments de la garde présidentielle vont remarquer la présence du général Salou Souleymane et de lieutenant colonel Dan Haoua. Le premier a été dessaisi d’un document ultra confidentiel trouvé sur lui, a ajouté notre source.


Escadrille, une élite rarement putschiste


C’est l’escadrille, la base militaire aérienne de Niamey, qui aurait eu pour mission de neutraliser dans un premier temps le cortège du chef de l’Etat au moyen des deux hélicoptères cloués au sol depuis quelques jours. Les deux patrons de l’armée de l’air, le général Salou Souleymane et le lieutenant colonel Dan Haoua y passaient le clair de leur temps. Sous peu, l’opération de déstabilisation du régime de la 7e république allait ressembler au scénario de 09 Avril 1999 qui a coûté la vie au général Ibrahim Baré Maïnassara. C’est ainsi qu’on a entendu parler d’un projet d’assassinat du chef de l’Etat Issoufou Mahamadou et de plusieurs responsables politiques du pays, dont le président de l’Assemblée nationale, le ministre d’Etat Albadé Abouba, le ministre d’Etat Bazoum Mohamed, le ministre de l’intérieur Massoudou Hassoumi, le ministre de la justice Marou Amadou.


Ce projet de coup d’état, s’il en est un, aurait été ourdi depuis l’étranger par les deux principaux responsables militaires, notamment en France où, le général Salou Souleymane et le patron de la base aérienne, le lieutenant colonel Dan Haoua se sont rencontrés, raconte-t-on dans certains milieux. Le lieutenant colonel Dan Haoua a récemment séjourné en France, où il a passé un stage au sein de la 22ème promotion de l’Ecole de Guerre (promotion Maréchal Leclerc). Auteur d’une thèse intitulée « Controverses Boko Haram : terrorisme religieux ou conspirations », le lieutenant colonel Idi Abdou a, à l’issue de sa formation, reçu le prix Frères d’Armes 2015. C’était exactement le vendredi 26 juin 2015 à l’Amphithéâtre FOCH.


Neuf (9) présumés accusés, tous des officiers supérieurs de l’armée, sont actuellement aux arrêts. Il s’agit du général Salou Souleymane, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et oncle de Salou Djibo, ex-patron de la junte militaire qui a renversé le régime de Tandja en février 2010, du lieutenant-colonel Idi Abdou Dan Haoua, commandant de la Base aérienne de Niamey, du lieutenant colonel Tahirou Zarma, base aérienne de Niamey, Commandant Naré Maidoka, chef du 1er Bataillon d’Artillerie de Tillabéri, Commandant Issoufou Oumarou, chef d’une unité de lutte anti-terroriste, de Capitaine Amadou Chekaraou, patron de la base militaire de Ouallam, de Capitaine Issa Amadou Kountché, ancien garde rapproché de Salou Djibo, de lieutenant Amadou Korao,  et de sous-lieutenant Hambaly. Ce sont là pour l’instant les noms des militaires dévoilés par le ministre de l’intérieur, assurant l’intérim du ministre de la défense, lors de la conférence de presse qu’il a animée samedi 19 décembre.


Des renseignements tous azimuts. . .


La rumeur faisant état d’un projet de coup d’état circulait dans les milieux syndicaux, notamment ceux du secteur de l’éducation. Ensuite sur les réseaux sociaux, un accros de facebook, un certain Pedro Diallo Abdoulaye a fait une insinuation le 30 novembre dans ce sens depuis les Etats-Unis, en annonçant qu’une «bonne nouvelle» tombera et qu’elle sera «libératrice». Il était le premier à faire le post sur le limogeage des deux responsables de la police avant même la fin du conseil des ministres. C’est par lui également qu’une partie du monde a su avant 07H00 du matin le 16 décembre, l’arrestation du général Salou Souleymane et de lieutenant Idi Abdou Dan Haoua. C’est un internaute très bien renseigné, minute après minute il nous informe sur tout ce qui se passe au Niger ce Pedro, commentent plusieurs internautes qui consultent sa page.


Les incessants posts de Pedro sur des affaires aussi sensibles comme la question de coup d’Etat et les réunions des conseils des ministres ont amené les uns et les autres à se demander si ce dernier n’a pas des taupes au sein des milieux des renseignements, notamment la DGSE et la direction des renseignements de la police. Pourquoi pas parmi les membres du gouvernement où même au niveau des services de la présidence de la république ? Pedro a lui-même dit dans une de ses publications, daté de 16 décembre, que ses deux agents de renseignements (…) sont activement recherchés.


Ensuite dans les taxis urbains et au sein des milieux politiques les militants proches de l’opposition n’ont cessé de clamer en début de semaine du supposé putsch, que «les élections n’auront pas lieu (…) pour la majorité tout comme pour l’opposition». Au niveau des différents marchés de la capitale également, certaines personnes avaient vécues la même ferveur.


Dans la haute sphère de la police nationale, certains responsables n’en étaient pas du tout informés. Négligence ou black-out, nul ne peut comprendre qu’un tel renseignement ne puisse pas parvenir au sommet de l’Etat par le biais des services concernés de la police, déplore-t-on, dans certains milieux politiques proches du pouvoir. C’est peut être pourquoi, les deux responsables de la police, à savoir le DG de la police judiciaire et son collègue en charge des renseignements ont été limogés mardi 15 décembre.


Des civils dans la ligne de mire


Aussitôt après l’annonce de cette tentative de coup d’état, certains milieux politiques ont vite fait d’en associer le nom du président du moden Fa Lumana, Hama Amadou actuellement en détention. D’ores et déjà, Hama Amadou aurait reçu lundi 21 décembre la visite des deux enquêteurs à la maison d’arrêt de Filingué, où il est incarcéré depuis le 14 novembre 2015. En plus de Hama, plusieurs autres personnalités politiques pourraient se voir interpelées dans le cadre de l’enquête qui est ouverte. Lors de sa conférence de presse de samedi 19, le ministre de l’intérieur Massoudou Hassoumi avait affirmé que le nom d’aucun civil n’est cité dans l’affaire au stade de l’enquête. Mais apparemment les choses semblent évoluer depuis lors car à ce jour, trois personnalités politiques de l’opposition sont en garde à vue.


Selon nos sources, parmi les documents arrachés aux mains des officiers supérieurs, figure une liste des membres du gouvernement de la transition qui comporte les noms des civils coptés par-dessus le mur des rangs des partis politiques de l’opposition. Des documents SMS et d’importants témoignages, ont également été mis à la disposition de la gendarmerie qui poursuit son enquête actuellement.


Les causes récentes du putsch. . .


Ces causes remontent à un passé récent. Il y a d’abord la question de Boko Haram dans la région de Diffa qui a failli un moment être mise en avant comme motif pour enclencher le processus de déstabilisation du régime. Il y a quelques semaines, une rumeur avait fait état d’une grogne au sein des forces armées sur la question de sous-équipement des troupes militaires qui interviennent à Diffa. Il semble que les supposés putschistes de l’époque avaient caressé l’idée d’agir à la «Sanogo», en invoquant le défaut des moyens militaires pour faire la guerre face à Boko Haram.


On se rappelle, un journaliste, en l’occurrence le correspondant de la Radio RFI à Niamey, avait lors d’une conférence de presse du président Issoufou le 07 avril 2015, posé cette question de sous-équipement, en laissant comprendre déjà à l’époque que les soldats s’en plaignaient de trop sur les théâtres des opérations. C’est donc un argument qui aurait pu servir pour renverser le régime, a relevé une source digne de foi. Mais ce n’est pas sûr qu’à cette époque, allant d’avril à septembre 2015, si ce motif serait suffisant pour justifier un coup d’Etat. Dans son adresse à la nation, le chef de l’Etat nigérien avait clairement dit que dans la perspective de ce putsch, des moyens mis à la disposition des forces armées avaient bloqué délibérément depuis des semaines à Niamey, alors que lui-même (le Chef suprême des armées) «les pressait de les envoyer à Diffa sur le front de la lutte contre Boko Haram où les vaillants soldats, leurs frères d’armes, en ont le plus grand besoin».


Cet acte est aux yeux du président nigérien, un crime de «haute trahison non seulement contre les institutions civiles de l’Etat mais aussi contre l’institution militaire elle-même». Voilà pour l’argument sur la sécurité et la lutte contre Boko Haram.


Ensuite vient la question de concassage des partis politiques. On se souvient, l’opposition s’était beaucoup plainte de l’antagonisme qui a ébranlé des partis comme le MNSD-Nassara et le CDS-Rahama, pour ne citer que ces deux formations politiques. L’Ambassadeur de France rappelé du Niger en juin dernier, M. Antoine Anfré avait pris et fait cause pour les opposants en présentant dans un rapport écrit Issoufou Mahamadou comme le seul responsable de cette situation de division des partis politiques.


En outre, il y a la question de pillage des deniers publics qui a atteint un degré inquiétant, mais que le régime peine à combattre. De nombreux responsables politiques proches du principal parti au pouvoir et leurs alliés, ministres, directeurs des sociétés, ont été cités dans des séries de scandales financiers ces derniers mois. Mais à aucun moment ils n’ont été inquiétés en raison de leurs statuts, narguant ainsi tout assoiffé de la justice. De telles situations se sont beaucoup accumulées mais la justice n’a pas eu les coudées franches pour faire son travail en toute indépendance. Du coup on assiste, à un véritable règne d’impunité qui profite aux acteurs politiques de la majorité comme ceux de l’opposition.


Depuis des années, ceux qui détournent les biens publics et autres bandits d’état apparaissent comme des héros nationaux, pendant que les receleurs des petits objets eux croupissent durant des années dans les prisons. L’actuel président de la république avait promis dès son accession au pouvoir de lutter contre la corruption et l’impunité. A l’épreuve des faits, on s’était vite rendu compte qu’il ne peut pas tenir une telle promesse. En somme, ce sont des tels actes, largement relayés par la presse nationale en longueur des mois, que certains avaient mis en avant dans leur analyse pour croire évidemment à cette irruption de l’armée sur la scène politique. Au-delà de ces causes récentes, il y a aussi des causes lointaines qu’on évoque très rarement.


Les causes lointaines du putsch


Ces causes remontent au processus électoral de 2010 géré par la transition de Salou Djibo. On entend assez souvent les opposants dire que les élections organisées par la junte étaient truquées d’avance, dans le seul but de favoriser le candidat de l’opposition de l’époque, Issoufou Mahamadou. Seïni Oumarou qui était son challenger l’a toujours dit hors micro. Il croit toujours que c’était lui le vainqueur des élections de mars 2011, mais la junte avait fini par lui voler sa victoire pour placer le candidat du PNDS-Tarayya à la tête du pays. Une telle illusion, se considérer comme le vrai vainqueur desdites élections, l’a habité durant ces cinq années qu’aura passé Issoufou à la tête du pays. En outre, les autorités actuelles ont refusé d’accorder à monsieur Seïni tous les privilèges que son statut de chef de file de l’opposition lui confère.

 

Lui qui rêvait de trôner dans un cabinet, avec des agents de l’état à sa disposition, une sorte de vice-président de la république (selon certains théoriciens de la constitution), va en fin de compte se voir laisser sur les carreaux sans les soins appropriés dignes d’un bon perdant. De quoi ajouter au ressentiment de quelqu’un à qui on a volé une victoire !


Etant donné cette situation, Seïni Oumarou n’opterait jamais pour une démocratie apaisée, à plus forte raison œuvrer pour une opposition constructive. Une année suffit pour que celui-ci mette fin à ses rencontres avec le président de la république. Toujours comme autre cause lointaine à cette situation de chao et de chienlit politique, on ne doit pas oublier la vague de rejets des listes électorales de plusieurs partis politiques aux législatives de 2011, du fait de nombreuses erreurs qui avaient glissé dans la constitution des dossiers de candidatures.

 

A Zinder, fief incontesté de CDS, Mahamane Ousmane a été amputée de ses listes. A Tillabéri, le MNSD-Nassara a été également amputé de ses listes pour les mêmes causes, A Maradi, le PNDS a été soumis à la même épreuve de rejet des listes. Dans le même temps, la junte au pouvoir avait opposé une fin de non recevoir à tout arrangement, tel que voulu par des leaders comme Mahamane Ousmane. Le PNDS bien qu’il en soit victime, s’était désolidarisé des autres partis politiques qui avaient voulu engager un bras de fer.


Ce refus était perçu à l’époque comme un acte de trahison par Mahamane Ousmane, Hama Amadou et Seïni Oumarou, etc. Au lendemain de ce qu’ils considèrent comme un affront, ces leaders vont décider de mettre le PNDS et son président dans leur ligne de mire en créant une alliance, dénommée ARN afin d’anéantir Issoufou et son parti. Les choses auraient pu fonctionner tel que voulu par Mahamane Ousmane, si Hama Amadou avait joué franc jeu. Mais celui-ci animé d’un esprit de revanche contre Seïni Oumarou, a finalement décidé de jouer la carte du PNDS.
L’un dans l’autre, le rejet des listes joint au refus de Mahamadou Issoufou d’affronter la junte dirigée de Salou Djibo, a favorisé la situation d’inimitié que le camp des opposants voue contre le chef de l’Etat et son parti le PNDS-Tarayya durant ses cinq dernières années. En somme, toutes ces causes récentes et lointaines, sont donc entre autres, des signes qui ne trompent pas et qui peuvent être considérés aux yeux de la grande muette, comme un motif suffisant (mais pas légitime) pour arbitrer un jour sur la scène politique. Les opposants qui depuis deux ans, ont vainement cherché à mettre le chef de l’Etat en cohabitation, étaient restés aux aguets pour exploiter n’importe quelle situation. Donc même sans être associée dans ce supposé putsch, la chute du régime de Tarayya, était à leurs yeux comme une lutte gagnée au raccourci et à très bas prix.


Dossier réalisé par S. Lamine (publié dans l'Hebdomadaire La Gazette paru le 23 décembre 2015)