La wahaya: une survivance des pratiques esclavagistes au Niger Entre traumatismes du passé, discriminations du présent et espoirs incertains du futur
29 mars 2017
French Arabic English

FN BAN

La wahaya: une survivance des pratiques esclavagistes au Niger Entre traumatismes du passé, discriminations du présent et espoirs incertains du futur

Dans cette zone, Luhudu n’est pas une exception. « C’est le triangle de la honte qui recouvre pratiquement cinq départements de la région de Tahoua : Konni, Malbaza, Bouza, Madaoua et Illéla » indique Almou Wandara, para-juriste de l’association Timidria, une association nationale de lutte contre les pratiques esclavagistes très active au Niger.


Cette organisation partenaire de l’ONG internationale, Anti-Slavery, a été l’une des premières à dévoiler à la face du monde, l’enfer de la wahaya à travers le procès très mouvementé de Kadidjatou Mani Koraou, une victime du même Elhadji Souleymane Naroua, en 2008 devant la Cour de Justice de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest).


Depuis, c’est la révolte des 5èmes épouses. Mais l’alerte avait été donnée depuis 2005 avec la publication par Moustapha Kadi de « Tabou brisé »  Dans ce livre passionnant, véritable référence en matière d’études sur la survivance des pratiques esclavagistes au Niger, ce fils de chef traditionnel, héritier du canton d’Illéla, a osé s’aventurer sur un terrain protégé par les barrières rigides d’un système socio-culturel soi-disant sacré et d'une tradition demeurée accrochée à un passé prétendument « glorieux ».


Pour RDM « Tanafili », une association de lutte contre l’esclavage que Moustapha Kadi dirige depuis sa création en 2008 et pour Timidria, la pratique de la Wahaya est inadmissible dans un Etat moderne, de surcroît, dans un pays démocratique où la Constitution et tous les textes nationaux et supranationaux prônent l’égalité et garantissent la liberté des citoyens. Les deux associations luttent pour l’abolition de la wahaya pure et simple et encouragent les victimes à se libérer. Alors, dans le « triangle de la honte », les victimes se mobilisent.  


Kadidjatou Mani Koraou, une icône et un modèle de la lutte contre la wahaya


Depuis plus de 7 ans, dans le village de Kagaji situé à 5 kilomètres de la localité de Doguerawa, l’ex-wahaya Kadidjatou Mani Koraou vit dans son foyer une vie normale avec son époux, loin des brimades et des humiliations du passé.

En 2008, grâce à sa détermination et avec le soutien de l’association Timidria et de plusieurs bonnes volontés, elle a gagné son procès contre l’Etat du Niger et son tristement célèbre maître, Elhadji Souleymane Naroua devant la Cour de Justice de la CEDEAO. Elle s’est libérée de chaînes de l’esclavage. « Dès que Timidria a apporté chez nous la nouvelle de l’abolition des pratiques esclavagistes dans notre pays, je n’ai plus fermé l’œil et avec l’aide de cette association et de Almou Wandara, je me suis engagée dans la bataille. Aujourd’hui, le résultat est là. Je suis libre. Je vis ma vie comme bon me semble ».


Un grand soupir accompagne les propos de Kadidjatou Mani Koraou. Il en dit long sur son malheur enduré pendant 8 ans et sur le chemin parcouru pour enfin savourer la liberté. Pour autant, elle n’a pas oublié l’enfer, de sa vente par le nommé Ghousmane, « propriétaire » de sa famille à sa misérable vie de « 5ème épouse », corvéable et taillable à merci dans la Cour de Elhadji Souleymane Naroua. « Cette époque est, certes, révolue, mais je ne peux jamais l’oublier ». Dans le canton de Doguerawa, non plus, on ne peut  oublier la bravoure de Kadidjatou Mani Koraou, un exemple vivant et un modèle dans la lutte contre la pratique wahaya.


Déla Djibo, de la wahaya à la sarraounia !


A Toudoun Adarawa, autre village du canton de Doguerawa, Déla Djibo, 55 ans, n’a pas eu le parcours atypique que Kadidjatou Mani Koraou.  Cependant, comme cette icône de la lutte anti-esclavagiste, elle a également connu les travaux forcés et l’esclavage sexuel de la wahaya pendant pratiquement 30 ans.


« Moi, c’est la nature qui a eu pitié de mon âme. A la mort de mon maitre, je me suis libérée du fardeau sans rencontrer la moindre résistance des parents de ce dernier. Aujourd’hui, je mène une vie normale dans mon foyer avec mon époux et mes huit enfants dont quatre conçus dans ma vie de wahaya », déclare Déla Djibo. Elle parle de l’enfer de son passé avec un sourire narquois.  Comme pour dire à son défunt ancien maitre et à ses semblables : « le châtiment de Dieu sera implacable contre vous  dans l’autre monde ».    


Même si Déla Djibo n’a pas connu l’expérience de la justice à l’image de Kadidjatou Mani Koraou, elle en sait beaucoup sur l’égalité et sur ses droits grâce à Timidria. Au point de susciter la crainte à Toudoun Adarawa. Et gare à celle ou celui qui portera un regard moqueur sur elle. « Je n’accepte plus qu’on me regarde comme une esclave ou qu’on me traite de la sorte. Récemment, j’ai porté plainte devant la gendarmerie contre une habitante de ce village aux idées moyenâgeuses. Depuis, je croise le respect des gens et la révérence digne d’une sarraounia, d'une princesse, ajoute Déla Djibo.


Le poids d’un passé très douloureux


Dans la localité de Doguerawa, Fatchima Hamidin, 65 ans et une sexagénaire, Halima Maman, traînent aussi, tant bien que mal, leur « honte ». Cependant elles ne passent pas inaperçues. Est-ce à cause de leur passé, pas du tout heureux, qu’elles ne se sont pas mariées ? La  psychose de leurs précédentes vies « conjugales » d’enfer les garde-t-elle éloignées de l’univers des hommes ?


A Abilo Zango, village situé à 2 km du goudron sur l’axe Konni-Tahoua, près de la localité de Guidan Ider, Hassana Amadou, la soixantaine, dirige l’association des ex-wahaya. Celle-ci compte plus d’une soixantaine de membres.
« Ici, c’est notre ‘’Terre promise’’, déclare-t-elle. Nous y vivons heureuses loin de nos malheurs du passé et nous essayons de donner un sens à notre présent. « Le futur appartient à Allah » clame-t-elle  toute souriante.


« Le passé est très douloureux à conter. Dans mon cas, par exemple, il est fait de bastonnades, de brimades, d’insultes, d’injures, d’humiliations, de viols et de corvées. Entre hier, vie de wahaya, et aujourd’hui, vie de liberté, la différence est énorme. A présent, je suis un être humain alors qu’auparavant j’étais une moins que rien, un animal ou disons un objet manié par son propriétaire selon son désir », raconte Aminatou Djibo, doyenne des ex-wahaya du village d’Abilo Zango. Sa bouche et ses mains tremblent. Elle est hantée sans doute par les souvenirs de cravaches de son ancien maître.


Tout comme la majorité des ex-wahaya d’Abilo Zango, Aminatou Djibo a retrouvé sa liberté en s’échappant du « bagne haoussa», appellation locale du nord Nigeria. Elle ne pense pas un jour retrouver son unique enfant, fruit du viol dont elle fut victime de la part d’un maître dont elle n’a jamais vu le visage. Elle ne souhaite pas reconnaitre son fils non plus. « Tant pis. Au moins, dit-elle, je ne suis plus bastonnée ».  


Pour Almou Wandara, héritier du trône de Doguerawa et  descendant d’une wahaya, en dépit de la prise de conscience des victimes, des efforts des associations et des lois réprimant les pratiques esclavagistes, la pratique ignoble persiste dans le « Triangle de la honte » à cause du silence et du regard complice des autorités coutumières et administratives locales. « Je suis persuadé qu’il y a de nombreux Elhadji Souleymane Naroua dans cette zone et que les six wahaya en exercice à Luhudu ne sont que l’arbre qui cache la forêt de la honte » s’indigne-t-il.    
ISMAEL TILLY