Entretien avec Mme Gogé Maimouna Gazibo, Directrice Générale de l’Agence Nigérienne de Lutte contre la Traite de Personnes (ANLTP)
29 mars 2017
French Arabic English

FN BAN

Entretien avec Mme Gogé Maimouna Gazibo, Directrice Générale de l’Agence Nigérienne de Lutte contre la Traite de Personnes (ANLTP)

Peu abordées par le passé à cause des pesanteurs socio-culturelles, les questions de traite et de trafic illicite de personnes sont de plus en plus évoquées de façon plus ouverte.
 Les pouvoirs publics, les associations de défense des droits de la personne humaine et les victimes, avec l’appui des partenaires au développement sortent de leur réserve et se mettent dans la bataille contre l’esclavagisme sous toutes ses formes et contre les trafiquants de tout acabit.
Pour en savoir plus sur les contours et les facettes de la traite et du trafic des personnes au Niger, nous avons rencontré Mme GogéMaimounaGazibo, Directrice Générale de l’Agence Nigérienne de Lutte Contre la Traite des Personnes (ANLTP).


Mme la Directrice. Au 21ème siècle, on entend encore parler de traite de personnes alors qu’on pensait que la question de l’esclavage était révolue depuis longtemps. Que recouvre la notion de traite des personnes ?

 

Selon la loi 16 / 31/ 2010 portant sur la traite des personnes, celle-ci se présente sous quatre formes : la servitude d’autrui, l’exploitation de la mendicité d’autrui, l’exploitation de la prostitution d’autrui, l’esclavage sous sa forme traditionnelle et tous les autres abus.
On appelle toutes ces formes traite des personnes parce que l’infraction est caractérisée par le transport, le transfert, l’hébergement et l’accueil des victimes. Les moyens utilisés par les trafiquants des êtres humains peuvent être la tromperie, la fraude et le recours à la force. La finalité, c’est l’exploitation.
Lorsque nous disons que l’exploitation de la mendicité d’autrui relève de la traite de personnes c’est parce que c’est un individu X, par exemple, qui exploite des enfants pour vivre. Quand un individu vit de l’exploitation ou profite des faiblesses d’une autre personne sans son consentement, il pratique la traite de personnes.
Pour le cas des enfants, même lorsqu’ils sont consentants, dès lors que vous les exploitez, nous considérons qu’il y a traite de personnes. Et c’est pourquoi nous faisons la différence entre la mendicité simple et l’exploitation de la mendicité d’autrui.
Lorsqu’un enfant mendie pour se nourrir lui-même, on ne peut pas poursuivre le marabout. Par contre, lorsque l’enfant talibé mendie pour nourrir son marabout, à ce moment la finalité devient l’exploitation. Ce qui veut dire que le marabout vit des revenus de la mendicité de l’enfant talibé. Et là, nous pouvons le poursuivre pour traite de personnes.
Pour les servitudes domestiques, elles deviennent traite lorsque vous amenez, par exemple, une femme sous la contrainte et la menace afin qu’elle travaille pour vous sans qu’elle perçoive de salaire pour son travail.  Soit parce que les revenus reviennent directement à vous, soit qu'ils reviennent à une autre personne qui a servi d’intermédiaire. Dans ce cas, l'exploitation profite à un tiers.
Il faut faire la différence entre les domestiques qui se déplacent d’Ouallam, par exemple, pour venir travailler à Niamey, qui gagnent leurs salaires à la fin du mois et qui choisissent la personne pour qui elle travaille.

 

Dans ce cas, on ne peut parler de traite de personnes !


On ne peut parler de traite de personnes que lorsqu’il y a exploitation, contrainte et lorsque des moyens illégaux sont utilisés. De ce fait, cette traite devient une infraction. La différence fondamentale entre les servitudes domestiques et la traite de personnes, c’est le fait qu’on ne peut vous poursuivre que lorsque vous contraignez les domestiques.

 

Que signifie la notion  trafic illicite des personnes ?

 

Le trafic illicite de migrants et la traite de personnes sont des infractions qui découlent du même protocole. Mais dans le cas de trafic illicite de migrant, celui-ci est volontaire dans la commission de l’infraction car il sait qu’il va traverser illégalement un pays pour se rendre dans un autre pays moyennant paiement d'argent. Il est donc consentant. Dans ce cas, il n’y a ni contrainte ni exploitation. Il s'agit seulement de transaction illégale, donc répréhensible.

 

Plus concrètement, quelle différence existe entre la traite des personnes et le trafic illicite de personnes ?

 

La traite des personnes est une exploitation qui se fait aussi bien à l’intérieur d’un pays qu’à l’extérieur. Quand vous prenez par exemple les régions d’Agadez, de Tahoua et Maradi (Dakoro), vous verrez l’esclavage sous sa forme traditionnelle. Dans les régions de Dosso et Tillabéry, vous verrez les servitudes domestiques.
Il y a aussi la traite transnationale, c’est-à-dire que vous verrez des victimes de traite Nigériennes en Libye, au Nigeria, en Arabie Saoudite ou en Europe.
Dans le cas du trafic illicite de personnes il faut forcément deux Etats. Le trafic illicite de personnes est toujours transnational. Il faut forcément traverser une frontière. C'est par exemple, le cas du trafic d'un Nigérien qui va en Libye ou qui va en Europe.
Le trafic illicite de personnes ne se fait jamais à l’intérieur d’un même Etat. La différence fondamentale entre la traite des personnes et le trafic illicite de personnes est la suivante. Dans le cas de la traite de personnes il y a exploitation, absence de consentement et contrainte. Ce qui veut dire qu’une victime est transférée et transportée par la force et subit des violences. La finalité de la traite est toujours l’exploitation.
Alors que dans le cas du trafic illicite de personnes, la victime est consentante pour violer les lois. Ce qui veut dire qu’elle est aussi complice de l’infraction puisque le trafiquant s’engage, moyennant paiement d'argent, à le déplacer illégalement d’un Etat à un autre.
Malheureusement, même au niveau des juridictions, nous avons encore des difficultés à dissocier les deux infractions parce qu’au départ, on a des migrants qui, en quête d’une vie meilleure, veulent traverser les frontières. Mais en profitant de leurs vulnérabilités, au fur et à mesure de leur déplacement, les migrants peuvent basculer dans la traite de personnes.  Ce qui fait qu’il est très difficile de dissocier les deux cas. Car, le plus souvent, les victimes du trafic illicite de personnes finissent toujours par devenir victimes de traite de personnes.

A vous entendre, la traite des personnes n'est pas  très différente de l’esclavage !

Nous pouvons dire que l’esclavage est une forme de traite des personnes parce que l’article 10 de l’ordonnance 2010 définit les différentes formes d’esclavage au Niger. Cet article indique clairement que les servitudes domestiques, l’esclavage ou les formes analogues de l’esclavage comme l’exploitation de la mendicité d’autrui et l’exploitation de la prostitution d’autrui constituent les différentes formes de la traite de personnes. En d'autres termes, l’esclavage constitue une des formes de la traite des personnes qui existe au Niger.
Dans la définition de l’esclavage, vous avez trois attributs : l’usage de la force,  le fait de profiter et de disposer. Quand ces trois attributs sont pratiqués sur un individu X par un individu Y,  on parle alors d’esclavage.
Dans le cas de la traite de personnes, si nous prenons l’exemple de l’exploitation de la mendicité d’autrui ou l’exploitation de la prostitution d’autrui, les trafiquants prennent les victimes et les contraignent à travailler au-delà du raisonnable. Pour le cas de l’exploitation de la prostitution d’autrui, les victimes sont constamment violentées, sont mises dans des réseaux de prostitution et ce sont les trafiquants qui jouissent des revenus de la prostitution.
C'est également le cas de l’exploitation de la mendicité d’autrui. On contraint un enfant à mendier sous le soleil et quand il revient et qu’il n’a pas collecté suffisamment d’argent, on le frappe. En fait, le bénéficiaire de l'exploitation vit des revenus de la mendicité de l'enfant.
Ces deux cas constituent des formes d’esclavage. Seulement, on préfère les grouper sous le vocable d’esclavage moderne. Celui-ci est différent de l’esclavage traditionnel et constitue vraiment une pratique coutumière qui remonte à des décennies.
Dans la forme traditionnelle, l’esclave accepte psychologiquement que c’est sa vie. Il assume cet état. De telle sorte que le maître n’a même pas besoin de l’attacher. Souvent, l'esclave est libre de se déplacer alors que dans le cas de la traite des personnes il est impossible de laisser la victime sans surveillance.
Dans la forme traditionnelle de l'esclavage, on peut noter le servage qui consiste aussi à avoir des droits de propriété sur un individu. C’est le cas du phénomène de la femme wahaya qui n’est rien d’autre qu'une esclave qui relève de la traite de personnes. Car il y a exploitation qui caractérise l’infraction de la traite des personnes.
Dans toute situation, la première chose consiste à se demander s’il y a exploitation ou non dans la pratique. Dans le cas de l’esclavage, le maître exploite constamment son esclave et c’est pourquoi, dans la convention et dans l’article 10, on estime que l’esclavage constitue une forme de traite existant au Niger.

Est-ce que toutes les formes de la traite des personnes sont pratiquées au Niger ?

Bien entendu, on rencontre toutes les formes de traite de personnes aussi bien au Niger que dans d’autres pays. Il n’y a pas un Etat au monde qui échappe à cette pratique pour deux raisons.
La première raison en est qu’elle constitue la première activité qui rapporte le plus de profits et d’argent au monde après le trafic de drogue. Ce qui fait d’elle une activité très lucrative. La seconde raison est que tout le monde peut basculer dans la traite des personnes. Les victimes restent bien évidemment les couches les plus vulnérables à savoir les pauvres et les analphabètes. Ce qui fait d’elles des proies faciles pour les trafiquants.
Dans le cas de la traite des personnes, nous avons trois particularités au Niger. Le Niger est un pays d’origine, de transit et de destination de la traite de personnes. D’origine de traite de personnes parce que dans toutes les régions et surtout vers le Nord, vous trouverez beaucoup de Nigériens qui se déplacent pour aller en Libye. Vous trouverez là-bas beaucoup d’exploitation de la prostitution et de la mendicité d’autrui.
Le Niger est aussi un pays de transit parce que nous avons beaucoup de nationalités (Sénégalais, Gabonais, Togolais, Béninois, Burkinabé...) qui passent par le Niger pour aller en Afrique du Nord ou en Europe. Ce sont des victimes transitant par le Niger et qui sont ensuite exploitées.
Le Niger est enfin un pays de destination parce que les juridictions poursuivent de plus en plus de gens qui amènent des domestiques pour les placer dans des foyers et dans des conditions inhumaines afin d’en récupérer les revenus.
Comme vous pouvez le constater, le Niger constitue un pays de destination de traite de personnes à cause de la forte utilisation de la main d’œuvre d’origine étrangère. Les  victimes sont parfois des mineures qui travaillent dans des conditions très précaires.
C’est ce qui nous donne au Niger, la posture d’un pays d’origine de traite de personnes, de transit et de destination. Le partenariat avec les Nations Unies, nous a permis de réaliser que le Niger est devenu une plaque tournante en matière de trafic de migrants en raison de sa position géographique.

Qu’est-ce qui explique le développement de la traite des personnes ces dernières années ?

 

On assiste au développement de la traite de personnes au Niger en raison d’abord de la montée de la criminalité transnationale. Et, quand vous combattez une criminalité comme le trafic de drogue, ce sont les mêmes trafiquants qui se reconvertissent dans une autre activité criminelle.  La traite des personnes leur permet de faire plus de profits notamment grâce à l’exploitation de la prostitution d’autrui.
La pauvreté aussi en constitue un facteur. On dénombre de plus en plus de populations vulnérables qui, à la recherche d’un lendemain meilleur, finissent le plus souvent dans la traite. C’est vrai, il manque des chiffres pour corroborer l’ampleur du problème. Cela s’explique par le fait que la traite des personnes et le trafic illicite de personnes étant des activités illégales, elles se  font dans la discrétion.
D’où la difficulté de donner de chiffres exacts. Cependant, ces dernières années, les Etats se mobilisent. Depuis 2010, le Niger donne l’impression qu'il s'agit d’un phénomène nouveau alors que celui-ci date de longtemps.
De plus en plus d’Etats ratifient les protocoles et autres dispositifs juridiques pour combattre le fléau. La loi adoptée par l’Assemblée nationale du Niger, le 26 Mai 2015, constitue la dernière disposition qui manquait au pays dans la panoplie des outils pour combattre le crime organisé. Cela veut dire que, de plus en plus, les Etats s’organisent pour combattre efficacement la traite et le trafic illicite de personnes. C'est pour cette raison qu’on en parle beaucoup.
Le combat contre cette infraction n’est pas un combat qu’un seul Etat peut mener dans l’espace CEDEAO. Il faut une coordination, une volonté commune et de la coopération entre les Etats d’origine, de transit et de destination.
Le Niger étant un pays de transit par lequel passent beaucoup de nationalités, ne peut pas seul lutter contre le phénomène de trafic illicite même s’il dispose de lois réprimant la pratique.  Si on prend la région d’Agadez où existe le plus de cas de trafic illicite de migrants, on ne peut pas dire aux populations de laisser tomber leurs activités parce qu’elles sont illicites et croiser les bras.
Il faut pour cela développer des micros projets et créer les conditions permettant aux victimes d'exercer une activité légale. Pour le cas de la traite des personnes, où la plus part des victimes sont abusées, il faut beaucoup de communication et de sensibilisation pour expliquer les risques qu’encourent les victimes mais aussi pour alerter les populations sur les stratégies des trafiquants qui utilisent notamment l’internet pour diffuser de fausses promesses de bourses d’études.
On a vu des cas de Nigérianes embarquées pour le Niger  avec des promesses de se faire recruter comme professeurs d’anglais dans notre pays. Elles se retrouvent piégées dans la prostitution en Libye alors que le contrat initial contenait des propositions pour enseigner.  Il s’agit donc de sensibiliser les  gens pour qu'ils ne cèdent jamais aux propositions faciles et alléchantes.
Pour ceux et celles qui sont déjà victimes, il faut organiser la réinsertion socio-professionnelle afin d'éviter qu’elles y retombent à nouveau. Il faut leur éviter la situation où des esclaves tentent de se libérer mais qui, par manque d’issue de sortie, reviennent vers leurs maitres.
Au Niger, l’esclavage est réprimé depuis 2003 et est devenu un crime. Toute personne reconnue coupable d’esclavage purge au minimum 10 ans de prison. L’exemple le plus précis date de 2014 où les assises de Konni ont condamné un homme à une peine d’emprisonnement et une forte amende pour ce qu’on appelle la pratique de la femme wahaya.
Ce que nous demandons aux populations, c’est surtout d’avoir le courage de porter plainte. Car toutes les fois où les juridictions et les forces de défense et de sécurité ont été saisies, des investigations ont été menées et des condamnations ont été prononcées. Il faut donc sensibiliser les victimes pour qu'elles portent plainte parce que, dans le cas de l’esclavage traditionnel, tant que la victime n'a pas porté plainte, on ne peut rien faire.
La pratique de la femme wahaya est une réalité, mais le rôle d’une structure de lutte contre la traite des personnes n’est pas d’affronter les populations et de créer le désordre.
L’esclavage sous sa forme traditionnelle comme l’exploitation de la mendicité d’autrui est une pratique coutumière qui persiste aussi car beaucoup de gens ne savent pas, aujourd’hui, que ces pratiques sont contraires à la morale et aux lois et qu’elles constituent une infraction. Par conséquent, il faut sensibiliser les gens tout en leur offrant d’autres alternatives.
Avec les ONG et les Associations, le travail consiste d’abord  à organiser des campagnes de sensibilisation pour dire aux victimes qu’elles ont la possibilité de sortir de l’état de servitude. Mais il faut aussi soutenir ces victimes.  C’est pourquoi, nous travaillons sur un fonds appelé « Fonds d’indemnisation des personnes victimes de traite ». Chaque fois qu’on arrive à libérer une victime, ce fonds sert pour les aider socialement à se réinsérer. Il faut faire comprendre aux victimes qu’il existe une autre façon de vivre que d’être au service d’autrui.

 

Propos recueillis par Ismaël Tilly