photo base militaireDe tous les pays de l’espace saharo-sahélien exposés aux menaces terroristes, le Niger est de toute évidence, le centre de toutes les vulnérabilités… Analyse.

Attaques terroristes tout au long de ses frontières avec le Mali, l’Algérie, la Libye, le Nigéria et jusqu’au bassin Lac Tchad, trafic de drogue et des migrants, enlèvement contre paiement de rançons, sont entre autres, les types de menaces qui ont transformé le Niger en épicentre de toutes les conflictualités au Sahel. C’est du reste l’argument massue mis en avant par l’Administration centrale nigérienne pour encourager les armées étrangères à s’établir dans les zones désertiques du pays.

La lutte contre le terrorisme a permis à la France et aux Etats-Unis de projeter leurs armées dans toute la bande nord-ouest et nord-est du Niger, en y promettant, d’aider leurs partenaires de venir à bout de tout phénomène qui menace dangereusement la paix, la sécurité et le développement de ce pays. D’importants arsenaux de guerre y ont été déployés, les Etats-Unis ont réussi même à ériger la plus base armée du continent. Néanmoins, ni le déploiement tous azimuts des forces mixtes constituées par les Etats menacés, ni cette capacité de projection des grandes puissances, encore moins la modeste force du G5-Sahel, n’ont permis au Niger et à ses partenaires de finir avec les menaces terroristes. De telles critiques ont contraint la France et les Etats-Unis d’Amérique à communiquer depuis un certain temps sur leurs interventions à la faveur desquelles plusieurs localités seraient mises hors du danger.

Tout le monde l’a dit, le Niger n’a pas perdu un seul centimètre de son territoire, contrairement au Nigéria dont une portion du pays est contrôlée par des éléments de la secte Boko Haram, où le Mali exposé depuis 2013 au risque d’une partition de son territoire, du fait des velléités irrédentistes, marquées par une occupation continue de plusieurs de ses localités par les rebelles de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA).

Nonobstant les diverses activités criminelles qui ont cours sur son territoire, l’Etat du Niger assure quand même le contrôle effectif de l’intégrité de son territoire, c’est un fait indéniable. Ce pays a su garantir son intégrité territoriale grâce aux efforts propres de ses forces de défense et de sécurité qui, ont réussi à contenir les premières menaces terroristes causées par la situation en Libye. Cependant, une telle prouesse ne peut pas être considérée comme un indicateur absolu dans l’interprétation de cette stabilité relative.

Les nigériens ont encore en mémoire les multiples attaques sanglantes et meurtrières menées entre 2013 et courant 2018. Il faut aussi déplorer les facilités de circulation des combattants des différents groupes terroristes, d’une zone grise à une autre et, l’ampleur prise par la criminalité organisée. Si l’on en croit certaines statistiques plus de 10.000 combattants terroristes circulent actuellement dans les confins des Etats du Sahel. Tous ces éléments d’information suffisent amplement pour conclure que le territoire du Niger n’est pas à l’abri d’une sanctuarisation. Certains experts en sécurité craignent même un enlisement comme ce fut le cas en Afghanistan, en Irak, en RDC, en Centrafrique, en Somalie, au Darfour….

Le cas malien est assez illustratif, où l’intervention française n’a consisté qu’à repousser une catégorie des combattants en l’occurrence le MUJAO et laisser la rébellion de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) faire la loi sur une partie du territoire. Une situation qui laisse perplexe plus d’un observateur depuis lors, et face à laquelle nos Etats sont impuissants.

En vérité, dans l’analyse de cette situation sécuritaire, il ne faut pas s’attarder uniquement sur la dimension « lutte contre le terrorisme » dans sa pure forme. Pour avoir une vue large de la question il faut aussi prendre en compte le côté informel des choses. En effet, dans toute cette dynamique de lutte contre le terrorisme il y a un fait non moins négligeable qu’est la « lutte d’influence » qui se cache derrière tous ces enjeux sécuritaires et qu’il ne faut pas perdre de vue.

La lutte d’influence entre les grandes puissances est une réalité dans le pré-carré de la France où, il faut compter désormais avec les intérêts américains qui inscrivent leurs actions au Sahel dans une logique de renforcement des capacités de leurs partenaires africains et de coopération militaire en lien avec leur nouvelle stratégie nationale de sécurité. En effet, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la stratégie des Etats-Unis en matière de sécurité met plus l’accent sur la capacité globale de violence et d’influence comme réponse à tout ce qui peut constituer une menace contre leurs intérêts.

BASE AMERICAINE 2

A ce titre, l’armée américaine se donne désormais les moyens de s’attaquer à tout ce qui s’apparente à ses yeux à semblant de menace contre l’Intérêt National de la puissance mondiale, y compris hors des frontières étasuniennes. C’est du moins cette logique qui a suscité leur intervention en Afghanistan, en Irak et à continuer à projeter leurs armées dans beaucoup de zones de conflits de par le monde.

C’est également au nom de leur nouvelle doctrine de sécurité post 11 septembre que les américains ont fini par se retrouver dans la zone d’influence la plus privilégiée de la France, un périmètre hautement stratégique que l’ancienne puissance coloniale a pu circonscrire très tôt après les indépendances, pour régenter les affaires africaines et se donner le statut de puissance à part entière dans un contexte bipolaire où les intérêts soviétiques et américains dominaient le monde.

photo G5 sahelDonc le semblant de mutualisation des efforts de guerre contre le terrorisme dans les zones grises du grand Sahara ont fini par prendre la forme d’une compétition, voire une rivalité entre les grandes puissances désormais établies au Sahel, affichant chacune des ambitions à la hauteur de son rang mondial. C’est cela la dimension géostratégique de l’interventionnisme franco-américain dans l’espace saharo-sahélien. Qu’il s’agisse de l’intervention de la France via sa force Barkhane et son nouvel instrument de quête de puissance qu’est le G5-Sahel, ou de l’installation de la plus grande base militaire américaine au Niger, tout ce complexe de sécurité n’est qu’un simple instrument qui augure à l’orée de ce 21ème siècle une lutte d’influence sans précédent entre les puissances mondiales, et surtout pour mieux se positionner dans la convoitise des ressources stratégiques du sous-sol sahélien.

Comme on le voit, de tels enjeux sont donc loin de s’accorder avec le type de réponse dont nos pays ont véritablement besoin face aux menaces sécuritaires qui, il faut le souligner mettent en péril le développement des Etats du Sahel et des peuples. La réponse à toutes ces formes de conflictualités passe nécessairement par la mise en œuvre d’une stratégie de sécuritaire collective au niveau régional qui n’a rien à voir avec la cacophonie actuelle qui se fait autour des outils comme le G5-Sahel.

Par exemple, un pays comme l’Algérie, première militaire au niveau de la région, dispose des outils efficaces qu’il peut bien mettre à la disposition de ses voisins afin de les aider à faire face à toutes les vulnérabilités. L’Algérie a une grande expérience dans ce domaine du fait de la bataille sanglante qu’il a menée contre le Front Islamique du Salut (FIS) durant des années et sans recourir au soutien des forces étrangères. Aussi, un pays comme le Nigéria, quoique la fragilité dont il a fait montre face à la lutte contre Boko Haram, dispose d’une réelle capacité de projection du fait de son rang de deuxième puissance militaire derrière l’Algérie. Or avec l’ampleur géostratégique prise par la question, à travers notamment le déploiement spectaculaire des arsenaux de guerre par les armées étrangères, ces deux puissances militaires de la région ont opté pour la prudence, particulièrement l’Algérie qui veille plus que jamais sur ses frontières avec ses voisins nigériens et maliens.

Lamine SOULEYMANE (Article publié dans la Roue de l'Histoire en 2018)